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Le renouveau du cinéma de genre français ?

4 septembre 2008 5 commentaires

« France, début des années 70. Lucie, une petite fille disparue quelques mois plus tôt, est retrouvée errant sur la route. Son corps maltraité ne porte aucune trace d’agression sexuelle. Les raisons de son enlèvement restent mystérieuses…Traumatisée, mutique, elle est placée dans un hôpital où elle se lie d’amitié avec Anna, une fille de son âge.15 ans plus tard. On sonne à la porte d’une famille ordinaire. Le père ouvre et se retrouve face à Lucie, armée d’un fusil de chasse. Persuadée d’avoir retrouvé ses bourreaux, elle tire. »

Quelle grosse baffe dans la gueule… On comprend dès la sortie de la salle le malaise qui pesait sur la commission de censure. Comment ont-ils pu laisser sortir cette petite bombe ?

Il est difficile ici de parler de démarche ou de concept sans spoiler, sans décrire avec une précision quasi-chirurgicale chaque plan, chaque scène. Imaginez un peu une expérience cinématographique s’attaquant directement aux recoins les plus sombres de l’âme humaine. Le but premier de MARTYRS n’est pas l’effusion de sang, il n’y a pas de « promotion sur la charcuterie » dénuée de sens profond, comme on la trouve dans Hostel premier du nom par exemple. C’est là que c’est dur ! C’est là que la commission de censure a bloqué.

Je tourne autour du pot, j’en suis conscient, je vais achever le calvaire et entrer un peu dans les détails:

Pascal Laugier tente avec MARTYRS de réfléchir à la souffrance physique ET surtout morale, aux connections qui peuvent exister entre elles et à leurs effets sur le public, ici plus que simple spectateur d’ailleurs… Ce film est insupportable. Voir une personne vivre un calvaire d’une violence inouïe, un martyr sans autre issue possible que la mort. D’ordinaire, la mort est la pire chose que l’on puisse souhaiter à un personnage… Ici on l’attend avec impatience, on prie pour qu’elle arrive vite et que cesse le spectacle choquant qui se déroule là, sous nos yeux.

Regarder ce film, c’est encaisser le même calvaire. En foudroyant son public enfermé dans une salle de cinéma d’images toutes plus horribles les unes que les autres, Pascal Laugier le transforme petit à petit en une bande de martyrs volontaires, attendant la fin du film avec impatience tout en redoutant l’escalade de violence impliquée par l’approche du générique de fin.

« L’âme humaine est-elle capable de s’émanciper de son enveloppe physique ? Un être humain peut-il se surpasser face à une douleur insupportable pour atteindre quelque chose de beaucoup plus beau, une véritable sérénité, et ainsi entrevoir le paradis ?

Le spectateur est-il capable de rester jusqu’à la fin du film, de tenir bon… Jusqu’à la délivrance, tel le Martyr qui ne sent plus rien et attend la mort? »

Voilà ce qui est dérangeant dans ce petit bijou de réalisation : cette vertigineuse mise en abîme.

MARTYRS c’est également une extraordinaire histoire d’amour, loin, très loin et belle, bien plus belle qu’un gros Titanic qui tache. C’est ici d’une histoire d’amour fusionnelle au delà des limites de la vie et de la souffrance dont nous parle Pascal Laugier. Comme l’a d’ailleurs très bien écrit le Technikart (septembre 2008): « on a toujours quelque chose à se faire pardonner quand on a pas souffert autant que ceux qu’on aime [...]« 

C’est une réflexion sur la souffrance comme moyen d’expiation, sur la folie comme ultime moyen de défense et c’est surtout une critique corrosive d’une société où les valeurs semblent disparaître, ne laissant qu’un champ de bataille où peuvent s’affronter les différentes classes sociales qui ne peuvent plus se comprendre et qui aspirent à différentes évolutions…

Une oeuvre quasi libertaire faisant « un gros doigt à tous les « costards cravates » bien pensants » (comme dirait Mr Yannick Dahan) qui veulent bien faire de l’horreur, à condition que ce soit conventionnel et dénué de réflexion profonde pouvant retourner voire donner la nausée au public pourtant là pour avoir sa dose quotidienne d’adrénaline, chose rare dans une société aseptisée où tout le monde s’emmerde.

Pour conclure, Pascale Laugier signe ici le meilleur film de genre français de tous les temps. Il n’épargne rien; ni ses acteurs, ni son public. Il nous livre ici une oeuvre entière, sans compromis (qui a d’ailleurs bien failli passer à la trappe) où des scènes d’une violence ahurissante (en gros plan!) servent un scénario ficelé d’une main de maître, rendant acceptable voir normal et logique l’insupportable. Les actrices sont, cerise sur le gâteau, parfaites.

Une escalade macabre qui mène, par quelques petits détours sombres et désespérés, à un final chaotique mais profondément humaniste où finalement il ne reste plus au spectateur que la satisfaction d’avoir pu endurer le martyre et donc d’être capable de réfléchir, en connaissance de cause, à toute sa progression et ainsi de mieux comprendre ce qui est réellement important et qui reste même si on a plus rien: notre « âme ».

MARTYRS, le vilain petit canard du cinéma français, n’est donc clairement pas un film à voir, mais c’est un film qu’il faut à tout prix avoir vu !

Martyrs, de Pascal Laugier, avec Mylène Jampanoï, Morjana Alaoui… sortie le 3 septembre 2008
Par Julien

5 commentaires »

  • N dit :

    Eh beh… Pas encore vu, ce film, mais vu l’effort déployé pour écrire cet article, cela semble mériter qu’on s’y intéresse.
    A dans quelques jours pour mes impressions, peut-être…?

  • Julien (author) dit :

    Petit conseil maison en guise de bienvenue N, mange après, ou au pire, ne mange pas !

  • Davide dit :

    ATTENTION SPOILER !!! (employé pour désigner un document ou un texte qui dévoile tout ou partie de l’intrigue d’une œuvre)

    Doris Lessing a dit qu’« Un bon livre est un livre qui doit pouvoir changer votre vie… pendant une semaine au moins ». Et bah, disons que si cette citation s’applique aux films alors « Martyrs » est pour moi un bon film, car sauf si vous avez l’activité cérébrale d’une moule en vacance ce film vous fait quelque chose. Attention, je ne dis pas que vous allez aimer !

    Plus qu’un film, tu as raison, c’est une expérience que Pascal Laugier nous propose. Ce n’est pas tant de voir ce qui arrive qui peut être bouleversant, mais c’est de le ressentir (à travers, entre autres, la longueur ou la répétition de certaines scènes qui n’ont pas de justification narrative, mais qui sont indispensables pour vivre l’expérience que le réalisateur nous propose). A partir de là, on peut comprendre pourquoi certains sont déçus ou déstabilisés, car ils pensaient voir un film, juste un film.

    Alors oui beaucoup de films nous font goûter à l’ivresse, mais peu de réalisateurs savent nous donner la gueule de bois ! Avec « Martyrs » c’est une expérience totale, sans facilité, on va jusqu’au bout. Larry Clark dans « Kids » nous propose une expérience moins explicite, mais très forte sur le sexe et ses conséquences. Danny Boyle dans « Trainspotting » nous parle de la drogue et ses conséquences, il sait aussi nous rendre mal à l’aise, mais il nous laisse souffler lui ! Il nous fait goûter à la gueule de bois seulement du bout des lèvres… alors pour « Martyrs », ça serait quoi ? Le paradis sur terre et ses conséquences ? Et si oui, on y parviendrait grâce à l’amour et la souffrance ? Alors, dans ce cas non, je ne pense pas que ce film fasse de nous des martyrs, je ne suis pas convaincu de la mise en abyme. Néanmoins, Le réalisateur arrive un peu, rien qu’un peu à nous faire ressentir ce que ça pourrait être ! Et rien que pour ça, et pour le choix de Mylène Jampanoï ;p chapeau bas M. Laugier.

  • Anthony dit :

    « Woah… »

    C’est le premier mot, ou plutôt la première bride de pensée qui s’offre à nous lorsque nous ressortons de la salle.

    Je rejoins ce que vous (Julien et Davide) avez dit. Tout premièrement, c’est une bombe, et l’on voit à quel point le cinéma français peut être performant, malgré, souvent, des imperfections.

    En effet, son apanage est d’être réaliste. On sort d’un quelconque film, plaisant et distrayant, bien réalisé avec de bons acteurs mais la critique est cinglante « pas assez réaliste ». Là – et c’est ça qui m’a tué -, on voit un chef d’oeuvre de réalisme qui est allié à tout ce que le cinoch ricain fait de mieux en terme d’horreur, et d’effets spéciaux.

    Nous pourrions aller plus loin, en parlant de la qualité (en effet, je reprends tout ce que vous avez dit), du scénario, de sa profondeur, et de la force des actrices (j’avais déjà vu Mylène Jampanoï dans Les filles du botaniste et j’avais déjà été bluffé).

    Que dire, alors, de plus ? Un grand bravo à Pascal Laugier (Saint Ange m’avait laissé sur ma fin…) qui a su prendre en maturité et nous offrir la perfection (ou presque).

    Oui, c’est un vrai régal, et c’est ça qui effraie le plus. On se dit « ce n’est pas possible que l’être humain soit si horrible envers ses semblables, et ce pour une telle cause », mais on sort de la salle à la fin du film, en ayant payé sa place, et en étant satisfait. Satisfait d’avoir été choqué, mais à quel stade ? C’est une impression, un automatisme acquis et non inné. Car nous avons tout de même tout regardé, nous nous sommes délectés de ces images, et nous en avons eu pour notre argent. Aurions-nous la prétention de juger les tortionnaires de ce film -si nous nous rattachons pas à leur cause (et je ne parle pas des vieux babouins)…-, quand nous-mêmes n’avons pas réagi, en voyant ces scènes ? Et pire, en en redemandant. Car, une fois le film fini et les lumières éclairées, tout le monde s’est regardé (je suis allé le voir dans un petit cinéma, où nous étions 10 à tous casser), choqué mais avec un grand sourire aux lèvres. Oui, tout le monde souriait devant cette claque que venait de nous mettre Pascal Laugier. La logique aurait peut-être voulu que nous rampions tout tremblant en pleurant nos mamans respectives ?!

    Bref, ce film remet en question beaucoup de certitudes. Sa profondeur et son réalisme en font un long-métrage stupéfiant, une perle rare du cinéma français.

    PS : J’avais occulté l’histoire d’amour, mais je suis tout à fait d’accord avec toi, Julien. Le sacrifice que fait Mylène Jampanoï est inouï.

  • Julien dit :

    10 personnes à la fin… Mais combien au début ? :) En tout cas merci d’apporter tes remarques !

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